La surdité, c'est quoi?

Connaissez-vous votre histoire ?

Extrait du numéro 159 de la revue Entendre: Des passionnés

Gilles Boucher

Qui a enseigné aux garçons et aux filles sourdes ?
Où s’est ouverte la première école pour sourds ?
Quelles sont les personnes importantes qui ont contribué à l’éducation des jeunes sourds?

Ignace Bourget

Un personnage fort important de l’histoire est sans nul doute Mgr Ignace Bourget qui, alors qu’il n’était qu’abbé, a réussi à obtenir de l’argent du gouvernement afin que s’ouvre à Québec, en 1831, la première école pour sourds-muets, dirigée par l’avocat Ronald MacDonald. Elle était située au 31, rue d’Auteuil, et a dû fermer ses portes quelques années plus tard faute d’argent.

En 1836, l’abbé Prince, directeur du collège de Saint-Hyacinthe ouvre grandes les portes de l’annexe de son collège aux enfants sourds. M. Caron, un ancien élève sourd de l’école de Québec, en devient le directeur. L’école manque aussi d’argent et doit malheureusement fermer ses portes.

Entre-temps, Mgr Bourget, devenu évêque de Montréal, ne perd pas courage et poursuit son travail afin de dénicher de l’argent pour ouvrir une institution à Montréal.

Le père Charles-Irénée Lagorce

Pas très loin de Saint-Hyacinthe, à Saint-Charles-sur-Richelieu vivait en 1847 un prêtre séculier, du nom de l’abbé Charles-Irénée Lagorce, qui avait deux sourds dans sa paroisse à qui il voulait faire faire leur première communion. Connaissant l’expérience de l’école de Saint-Hyacinthe, il invita M. Caron à venir instruire les jeunes sourds directement dans son presbytère afin de les préparer pour leur communion.

Pendant ce temps, Mgr Bourget poursuivait toujours sa sensibilisation auprès du gouvernement afin que ce dernier accepte d’offrir une bonne éducation aux jeunes sourds, mais le gouvernement refusait de s’en occuper. Fatigué d’attendre, Mgr Bourget décida de fonder lui-même cette école et demanda à l’abbé Lagorce d’en être le directeur.

Afin de mener à bien sa tâche, le père Lagorce fit un voyage en France afin d’y rencontrer le père Louis Querbes, fondateur des Clercs de Saint-Viateur, qui dispensait déjà un enseignement aux jeunes sourds français. Le père Lagorce revint alors avec des enseignants spécialistes en la matière afin d’amorcer son œuvre auprès des sourds-muets québécois. C’est aussi à partir de ce moment que s’installa au Canada la congrégation des Clercs de Saint-Viateur et que le père Lagorce devint lui-même clerc de cette communauté.

La première école ouvrit officiellement ses portes le 27 novembre 1848 dans un hospice pour orphelins qui était situé là où est maintenant la brasserie Molson, rue Notre-Dame. Chaque dimanche, l’abbé Lagorce y recevait filles et garçons sourds afin de leur apprendre les signes et la religion chrétienne. Deux ans plus tard, l’école déménage dans une bâtisse érigée sur la rue Saint-Dominique. Le père Lagorce en sera le directeur jusqu’en 1856.

L’école demeurera sur la rue Saint-Dominique jusqu’en 1921 et portera le nom d’Institution catholique des sourds-muets pour la province de Québec. Puis, l’institution déménagera au 7400, boulevard Saint-Laurent où l’enseignement aux sourds se poursuivra jusqu’en 1978. L’institution catholique changera de nom en 1968 pour devenir l’Institution des sourds de Montréal.

Mère Émilie Gamelin

Non content d’avoir ouvert un collège pour garçons sourds-muets, Mgr Bourget poursuivit son entreprise d’éducation des sourds-muets en contactant Mère Émilie Tavernier-Gamelin, supérieure des Sœurs de la Providence. Veuve et mère de trois enfants morts en bas âge, sœur Gamelin a décidé de prendre le voile et de fonder la congrégation des Sœurs de la Providence, une œuvre vouée aux plus démunis de la société.

Son dévouement auprès des nécessiteux de Montréal a été reconnu récemment et a mené Mère Gamelin à être béatifiée, le 7 octobre 2001 à Rome, par le Pape Jean-Paul II.

Les sœurs Gadbois

Mère Gamelin confia alors à sœur Albina Gadbois l’éducation des jeunes filles sourdes-muettes, une histoire d’éducation qui est intimement liée à celle des cinq sœurs Gadbois. Toutes des Sœurs de la Providence, les cinq sœurs Gadbois ont non seulement mis sur pied l’éducation aux jeunes filles sourdes-muettes, mais aussi «bâti» l’Institution des sourdes-muettes de la rue Berri, bâtiment qui a connu plusieurs phases de construction et dans lequel l’AQEPA (secrétariat provincial et Montréal Régional) se trouve aujourd’hui.

C’est à l’âge de dix-huit ans qu’Albina assista pour la première fois à une leçon du père Lagorce. Ce fut une révélation pour elle et elle accepta de dédier sa vie à aider les jeunes sourdes-muettes.
Vers 1850, elle s’occupa plus particulièrement de l’éducation d’une jeune fille sourde-muette de huit ans qui devint plus tard religieuse. Son succès avec elle, que personne ne croyait pouvoir instruire, l’amena à instruire une autre jeune fille. Puis en 1853, c’est dix jeunes filles qu’elle a à éduquer. Afin de parfaire ses méthodes d’enseignement, on l’envoie un an à New York avec sa sœur Azilda. Ramenant quelques sourdes-muettes américaines afin de leur enseigner la religion catholique, le nombre de jeunes filles du pensionnat situé à Longue-Pointe passe désormais à vingt.

Sœur Albina Gadbois, en compagnie de sa sœur Philomène, ira aussi trois mois en Europe, apprendre la méthode orale enseignée en Belgique, en France, en Grande-Bretagne et en Irlande afin d’introduire la parole chez les sourds-muets, méthode qu’elle appliquera dès 1870.

Sœur Albina Gadbois deviendra ensuite supérieure de l’Institution des sourdes-muettes de Montréal. En plus d’intéresser ses propres sœurs à l’éducation des sourdes-muettes, sœur Albina, ardente défenderesse de ces jeunes filles, convainc même ses parents de devenir famille d’accueil. Après le décès de la mère, survenue en avril 1864, le père Gadbois transforma sa maison en succursale de l’Institution des sourdes-muettes et y recevait des pensionnaires et c’est cette même année que s’ouvrent les portes de l’Institution de la rue Saint-Denis.

En 1874, sœur Albina Gadbois meurt à l’âge de 44 ans des suites d’une maladie qui la rendit aveugle pendant environ six mois. C’est sa sœur Azilda qui prit la relève de l’institution pendant trois ans, soit jusqu’à son décès en 1877 à l’âge de 43 ans. La sœur jumelle d’Azilda, Malvina prit en charge l’institution. Sœur Malvina mourut à 44 ans et sœur Philomène prit la relève de l’institut, direction qu’elle assuma de 1879 à 1886 et de 1894 à 1906. Sœur Philomène est décédée à l’institution en 1907.

Une cinquième sœur Gadbois, Césarie, travaillera aussi une bonne partie de sa vie à l’Institution des sourdes-muettes de Montréal ou à son «annexe» de Beloeil. Devenue sourde à 71 ans et presque aveugle, elle mourut à Beloeil à l’âge de 76 ans.

Nous pouvons donc dire que la famille Gadbois, père, mère et cinq des sept filles, ont travaillé à faire en sorte que les sourdes-muettes reçoivent une éducation à la mesure de leur intelligence.

Ludivine Lachance

L’institution ne se contentera pas d’éduquer les jeunes filles sourdes-muettes, elle accueillera, en 1911, une première jeune fille sourde-muette-aveugle, Ludivine Lachance, qui a vécu par la suite à l’institution et y est décédée.

En 1930, un département fut ouvert pour répondre spécifiquement aux besoins des jeunes femmes sourdes, muettes et aveugles.

Congrégation des Sœurs de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs
Afin de répondre au souhait de plusieurs sourdes-muettes voulant prendre le voile à leur tour, la Congrégation des Sœurs de la Providence mit sur pied une congrégation spéciale pour ces nouvelles recrues du nom de Congrégation des Soeurs de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs.

Gaston Robitaille

Les Clercs de Saint-Viateur n’étaient pas en reste puisqu’ils accueillaient, eux aussi, des garçons sourds, muets et aveugles. Gaston Robitaille fut l’un d’entre eux. Éduqué avec patience par le frère Alfred Graveline, Gaston a vécu à l’institution où il est décédé accidentellement.

Congrégation des Oblats de Saint-Viateur

Tout comme les jeunes filles sourdes-muettes, quelques garçons sourds-muets souhaitèrent, eux aussi, embrasser la profession religieuse. Les Clercs de Saint-Viateur, à l’instar de la Congrégation des Sœurs de la Providence, créèrent, à leur tour, la Congrégation des Oblats de Saint-Viateur.

Lucien Pagé

Lucien Pagé est un clerc de Saint-Viateur. Ordonné prêtre en 1925, on lui confie l’enseignement aux sourds à l’Institution des sourds de Montréal dont il sera le directeur de 1936 à 1947. Ne connaissant absolument rien à la surdité, il lit, observe et s’informe afin d’être à la hauteur de la tâche. Ses études sur la surdité l’amènent à développer un programme pédagogique, à écrire des articles et à donner des conférences sur le sujet dans les sociétés pédagogiques ainsi que dans les écoles et même à la radio.

Il collaborera à la mise sur pied de l’école de phonétique de l’Hôpital Sainte-Justine. Sa renommée fut telle qu’il fut invité à faire une démonstration de ses méthodes à Chicago et à Saint-Louis aux États-Unis, à l’été 1933, devant des professeurs du Canada, du Mexique, de la Suisse, de l’Italie et du Japon. En 1936, il devint supérieur de l’Institut, poste qu’il occupera jusqu’en 1947 alors qu’il deviendra supérieur des Clercs de Saint-Viateur.

Sa méthode active d’enseignement fut même appliquée aux entendants, répandant ainsi son influence pédagogique au-delà de l’institution et de l’enseignement aux sourds.

Homme déterminé, il a insisté auprès des autorités gouvernementales pour faire progresser l’Institution. Voici un exemple pour expliquer un peu le type d’homme qu’il était : un des fonctionnaires du gouvernement avait un jour avoué à un autre clerc qu’il était prêt à recevoir tous les clercs ensemble, mais suppliait de ne pas avoir à recevoir le père Pagé tout seul !

C’est à cause de son intervention auprès des autorités compétentes qu’il stoppa le projet d’une autre communauté religieuse de créer une institution à Québec, réservant aux clercs le droit unique de le faire. Et c’est ce qu’il fit, après quinze ans d’efforts, présidant la construction de ce qui a été connu comme l’Institut des Sourds de Charlesbourg, sa fierté. Il en devint le supérieur en 1960, soit un an avant son ouverture officielle en 1961. Il mourut le 20 novembre 1964, à l’âge de 65 ans, assis derrière son bureau de directeur de l’Institut des Sourds de Charlesbourg.

Joseph Paquin

Le père Joseph Paquin, clerc de Saint-Viateur, a passé toute sa vie active à l’Institution des Sourds de Montréal et à l’Institution des Sourds de Charlesbourg, comme professeur, père spirituel, directeur des études ou assistant-supérieur.

Il a enseigné un an dans le vieil immeuble de la rue Saint-Dominique, treize ans à l’Institut, rue Saint-Laurent, et quatre ans à l’Institut de Charlesbourg. Il adapta des manuels à l’enseignement aux sourds et forma des maîtres à Montréal et à Québec.

Il voyagea même aux États-Unis afin d’accroître ses connaissances sur les méthodes d’enseignement aux sourds. Il fut, sans contredit, le spécialiste le mieux renseigné et le plus compétent de l’Institution des Sourds-Muets de Montréal. […]