Vivre avec la surdité

Des personnes qui ont fait l’histoire… de la surdité

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Portraits adaptés extraits de l’article “Des passionnés” du numéro 159 de la revue Entendre, écrits par Gilles Boucher, Élie Presseault, Lise Brindamour, Dominique Breton, Claudia Larouche et Renée Tremblay.

Qui a enseigné aux garçons et aux filles sourdes ?
Où s’est ouverte la première école pour sourds ?
Quelles sont les personnes importantes qui ont contribué à l’éducation des jeunes sourds?

Ignace Bourget (1799-1885)

Un personnage fort important de l’histoire est sans nul doute Mgr Ignace Bourget qui, alors qu’il n’était qu’abbé, a réussi à obtenir de l’argent du gouvernement afin que s’ouvre à Québec, en 1831, la première école pour sourds, dirigée par l’avocat Ronald MacDonald. Elle était située au 31, rue d’Auteuil, et a dû fermer ses portes quelques années plus tard faute d’argent.

En 1836, l’abbé Prince, directeur du collège de Saint-Hyacinthe ouvre grandes les portes de l’annexe de son collège aux enfants sourds. M. Caron, un ancien élève sourd de l’école de Québec, en devient le directeur. L’école manque aussi d’argent et doit malheureusement fermer ses portes.

Entre-temps, Mgr Bourget, devenu évêque de Montréal, ne perd pas courage et poursuit son travail afin de dénicher de l’argent pour ouvrir une institution à Montréal.

Mère Émilie Gamelin (1800-1851)

Non content d’avoir ouvert un collège pour garçons sourds, Mgr Bourget poursuivit son entreprise d’éducation des sourds en contactant Mère Émilie Tavernier-Gamelin, supérieure des Sœurs de la Providence. Veuve et mère de trois enfants morts en bas âge, sœur Gamelin a décidé de prendre le voile et de fonder la congrégation des Sœurs de la Providence en 1843. Une œuvre vouée aux plus démunis de la société, qui contribua notamment à la création de la première école pour «sourdes et muettes» , l’ «Œuvre des sourdes-muettes » en 1851,  qui deviendra par la suite l’ «Institution des Sourdes-Muettes de Montréal» .

Son dévouement auprès des nécessiteux de Montréal a été reconnu récemment et a mené Mère Gamelin à être béatifiée, le 7 octobre 2001 à Rome, par le Pape Jean-Paul II.

Le père Charles-Irénée Lagorce (1813-1864)

À Saint-Charles-sur-Richelieu vivait un prêtre séculier, du nom de l’abbé Charles-Irénée Lagorce, qui avait deux sourds dans sa paroisse. Connaissant l’expérience de l’école de Saint-Hyacinthe, il invita M. Caron à venir instruire les jeunes sourds directement dans son presbytère afin de les préparer pour leur communion.

Pendant ce temps, Mgr Bourget poursuivait toujours sa sensibilisation auprès du gouvernement afin que ce dernier accepte d’offrir une bonne éducation aux jeunes sourds, mais le gouvernement refusait de s’en occuper. Fatigué d’attendre, Mgr Bourget décida de fonder lui-même cette école et demanda à l’abbé Lagorce d’en être le directeur.

Afin de mener à bien sa tâche, le père Lagorce fit un voyage en France afin d’y rencontrer le père Louis Querbes, fondateur des Clercs de Saint-Viateur, qui dispensait déjà un enseignement aux jeunes sourds français. Le père Lagorce revint alors avec des enseignants spécialistes en la matière afin d’amorcer son œuvre auprès des sourds québécois. C’est aussi à partir de ce moment que s’installa au Canada la congrégation des Clercs de Saint-Viateur et que le père Lagorce devint lui-même clerc de cette communauté.

La première école ouvrit officiellement ses portes le 27 novembre 1848, et chaque dimanche l’abbé Lagorce y recevait filles et garçons sourds afin de leur apprendre les signes et la religion chrétienne.

L’école portera le nom d’« Institution catholique des sourds-muets pour la province de Québec » et le père Lagorce en sera le directeur jusqu’en 1856. Puis, elle changera de nom en 1968 pour devenir l’« Institution des sourds de Montréal » et l’enseignement aux sourds s’y poursuivra jusqu’en 1980.

Les sœurs Gadbois

Toutes des Sœurs de la Providence, les cinq sœurs Gadbois ont non seulement mis sur pied l’éducation aux jeunes filles sourdes, mais aussi bâti l’« Institution des sourdes-muettes» de la rue Saint-Denis à Montréal.
En 1851, Albina Gadbois s’occupa de l’éducation d’une jeune fille sourde de huit ans. Son succès avec elle, que personne ne croyait pouvoir instruire, l’amena à instruire une autre jeune fille. Puis en 1853, c’est dix jeunes filles qu’elle a à éduquer. Afin de parfaire ses méthodes d’enseignement, on l’envoie un an à New York avec sa sœur Azilda. À son retour, le nombre de jeunes filles du pensionnat situé à Longue-Pointe passe désormais à vingt.

Sœur Albina Gadbois, en compagnie de sa sœur Philomène, ira aussi trois mois en Europe, apprendre la méthode orale enseignée en Belgique, en France, en Grande-Bretagne et en Irlande afin d’introduire la parole chez les sourds, méthode qu’elle appliquera dès 1870.

Sœur Albina Gadbois deviendra ensuite supérieure de l’« Institution des sourdes-muettes de Montréal ». En plus d’intéresser ses propres sœurs à l’éducation des sourdes, sœur Albina, ardente défenderesse de ces jeunes filles, convainc même ses parents de devenir famille d’accueil.

En 1874, sœur Albina Gadbois meurt à l’âge de 44 ans. C’est sa sœur Azilda qui prit la relève de l’institution pendant trois ans, soit jusqu’à son décès. La sœur jumelle d’Azilda, Malvina prit en charge l’institution jusqu’à sa mort, puis sœur Philomène prit la relève et dirigea l’institut, de 1879 à 1886 et de 1894 à 1906.

Une cinquième sœur Gadbois, Césarie, travaillera aussi une bonne partie de sa vie à l’« Institution des sourdes-muettes de Montréal » ou à son annexe de Beloeil.

Ludivine Lachance (1895-1918)

L’« Institution des sourdes-muettes de Montréal » ne se contentera pas d’éduquer les jeunes filles sourdes, elle accueillera, en 1911, une première jeune fille sourde-aveugle venant de St Gédéon de Beauce, Ludivine Lachance, qui a vécu par la suite à l’institution et y est décédée.

En 1926, un département fut ouvert pour répondre spécifiquement aux besoins des jeunes femmes vivant avec une surdi-cécité.

Congrégation des Sœurs de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs.

Afin de répondre au souhait de plusieurs sourdes voulant prendre le voile à leur tour, la Congrégation des Sœurs de la Providence mit sur pied en 1887 une congrégation spéciale pour les sourdes du nom de Congrégation des Sœurs de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Les sœurs de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs avaient des tâches très variées et ont été un modèle très présent pour les jeunes filles sourdes.

Congrégation des Oblats de Saint-Viateur

Tout comme les jeunes filles sourdes, quelques garçons sourds souhaitèrent, eux aussi, embrasser la profession religieuse. Les Clercs de Saint-Viateur, à l’instar de la Congrégation des Sœurs de la Providence, créèrent à leur tour en 1927, la Congrégation des Oblats de Saint-Viateur.

Lucien Pagé (1899-1964)

Lucien Pagé est un clerc de Saint-Viateur. Ordonné prêtre en 1925, on lui confie l’enseignement aux sourds à l’« Institution des sourds de Montréal » dont il sera le directeur de 1936 à 1947. Ne connaissant absolument rien à la surdité, il lit, observe et s’informe afin d’être à la hauteur de la tâche. Ses études sur la surdité l’amènent à développer un programme pédagogique, à écrire des articles et à donner des conférences sur le sujet dans les sociétés pédagogiques ainsi que dans les écoles et même à la radio.

Il collaborera à la mise sur pied de l’école de phonétique de l’Hôpital Sainte-Justine. Sa renommée fut telle qu’il fut invité à faire une démonstration de ses méthodes à Chicago et à Saint-Louis aux États-Unis, à l’été 1933, devant des professeurs du Canada, du Mexique, de la Suisse, de l’Italie et du Japon. En 1936, il devint supérieur de l’Institut, poste qu’il occupera jusqu’en 1947 alors qu’il deviendra supérieur des Clercs de Saint-Viateur.

Sa méthode active d’enseignement fut même appliquée aux entendants, répandant ainsi son influence pédagogique au-delà de l’institution et de l’enseignement aux sourds.

Homme déterminé, il a insisté auprès des autorités gouvernementales pour faire progresser l’Institution.

Il mourut le 20 novembre 1964, à l’âge de 65 ans, assis derrière son bureau de directeur de l’« Institut des Sourds de Charlesbourg ».

Joseph Paquin

Le père Joseph Paquin, clerc de Saint-Viateur, a passé toute sa vie active à l’« Institution des Sourds de Montréal » et à l’« Institut des Sourds de Charlesbourg », comme professeur, père spirituel, directeur des études ou assistant-supérieur.

Il a enseigné un an dans le vieil immeuble de la rue Saint-Dominique, treize ans à l’Institut, rue Saint-Laurent, et quatre ans à l’Institut de Charlesbourg. Il adapta des manuels à l’enseignement aux sourds et format des maîtres à Montréal et à Québec.

Afin d’accroître ses connaissances sur les méthodes d’enseignement aux sourds, il voyagea même aux États-Unis.

Jean-Guy Beaulieu

Enseignant, M. Beaulieu est devenu sourd, ce qui ne l’a toutefois pas empêché d’enseigner aux élèves sourds de la polyvalente Lucien-Pagé. Ayant pris sa retraite de l’enseignement, il a entrepris de défendre ses confrères et consœurs sourds et malentendants en devenant, en 1986, directeur général du Centre québécois de la déficience auditive (CQDA), poste qu’il occupera jusqu’en 1995.

Au cours de son passage au CQDA, il a principalement travaillé à la sensibilisation de la population à la surdité, ce qui a mené à la production de la vidéo Accès 2000 et à des formations-terrains. Outre la sensibilisation, il a investi beaucoup d’énergie au développement du CQDA ainsi qu’à l’ouverture de services devenus maintenant des acquis tels que le Service relais Bell et le sous-titrage à la télévision.

Homme de cœur, il s’est impliqué dans plusieurs comités et associations de personnes sourdes ou malentendantes à titre de directeur général du CQDA ou de bénévole. […]

Raymond Dewar (1952-1983)

Raymond Dewar fit de la surdité une réalité incontournable chez les entendants comme chez ses semblables, après avoir été frappé lui-même, du jour au lendemain, d’une surdité soudaine. Sa hargne, sa personnalité et sa détermination en firent un éducateur et acteur social de premier plan.

Il obtint le diplôme de professeur à l’UQAM et enseigna aux Sourds de l’« Institution des Sourds de Montréal », ainsi qu’à l’école Lucien Pagé.

Il mourut prématurément (le 27 octobre 1983), à l’âge de 30 ans, la veille de la première de la pièce de théâtre adaptée en signes « Les enfants du silence » où il transposait son rôle de personne sourde polémiste. Une de ses déclarations témoigne de son activisme : « Désormais, nous avons cessé de nous laisser modeler. Nous sommes sourds et nous avons pris conscience de notre différence. Nous sommes nous-mêmes. Oui, nous avons cessé de faire semblant d’entendre. »

Julie-Élaine Roy

Évoluer dans des milieux étrangers a toujours fait partie du quotidien de Julie-Élaine Roy qui avait un père militaire, de plus, comme plusieurs personnes sourdes, elle a souvent dû se retrouver loin de sa famille pour étudier que ce soit à l’« Institution des sourdes-muettes de Montréal » ou à l’Université Gallaudet où elle reçu son diplôme. Elle enseigna ensuite à l’école Lucien Pagé en 1974 puis travailla en tant que conseillère au Cégep du Vieux Montréal.

Avec Paul Bourcier et Raymond Dewar, elle constitua le « triangle des Bermudes » de la surdité, véritable triumvirat qui initia plusieurs projets (dont le dictionnaire en LSQ) et démontra une conviction inébranlable en la surdité.

Gaston Forgues (1937-2007)

Monsieur Gaston Forgues est un père d’enfant sourd gestuel. Sensibilisé très tôt à la surdité, il a été famille d’accueil pour plusieurs jeunes sourds de l’Est du Québec. M. Forgues a été le fondateur de la Fondation des Sourds du Québec et par sa détermination il a été l’instigateur de plusieurs entreprises dont l’Atelier des Sourds, créant ainsi de l’emploi pour les personnes sourdes.

Monsieur Forgues, a travaillé activement pour la promotion de l’éducation en langue des signes québécoise (LSQ) et pour la mise en place de classes LSQ au Québec.

Andrée Boisclair

Après des études en psychologie, en psychologie du développement et du langage chez l’enfant et en psycholinguistique développementale, Andrée Boisclair est actuellement professeure titulaire à l’Université Laval au département d’études sur l’enseignement et l’apprentissage à la faculté des Sciences de l’éducation.

En 1988, Andrée Boisclair fonde le Groupe d’intervention auprès de l’enfant sourd (GRIES). Les recherches qui y sont menées concernent les interventions pédagogiques auprès des enfants sourds profonds et portent, entre autres, sur les développements cognitifs et langagiers nécessaires pour l’entrée dans l’écrit et sur l’apprentissage de la lecture et de l’écriture chez l’enfant sourd. Ses efforts ont abouti en juin 2002 à la fondation de l’École oraliste de Québec qui préconise une approche auditivo-orale pour soutenir le développement du langage chez l’enfant sourd.

Andrée Boisclair est une femme de tête, déterminée, compétente, qui a à cœur le développement des enfants sourds et leur intégration sociale et scolaire.

L’abbé Paul Leboeuf

Issu d’une famille de neuf enfants, Paul Leboeuf a trois frères sourds. En 1961, le Cardinal Léger lui demande d’être aumônier à l’ « Institution des sourdes-muettes ». Depuis ce temps, il n’a jamais cessé d’investir temps et énergie pour eux.

À l’ancienne « Institution des sourdes-muettes de Montréal », en 1976, l’abbé a créé un service de pastorale pour personnes ayant une surdité. Au quotidien, il visite les personnes âgées sourdes, donne de la nourriture pour les pauvres et rencontre individuellement les personnes désirant se confier. C’est grâce à lui si l’interprétation, un service indispensable, a pu prendre son envol.

Léon Bossé

En tant que devenu sourd (depuis novembre 1959), Léon Bossé est entré à l’Association des devenus sourds et malentendants du Québec en mai 1983.

Parmi les multiples engagements du fonceur et argumentateur politique notoire, nous pouvons noter sa présence au sein du mouvement associatif, en plus de son travail dans des dossiers relatifs à l’accessibilité aux aides auditives et à l’interprétation.

Sa contribution fut soulignée par le prix Hommage bénévolat-Québec 1998, région Laval. Une citation de sa part nous révèle l’une de ses sources de motivation : « Nos petites ou grandes réussites, dans la maîtrise des moyens de communication adaptés à notre situation personnelle, sont devenues plus lumineuses parce que nous les avons vécues ensemble. »

Céline Bergevin (1946-2016)

Céline Bergevin, une femme extraordinaire, a toujours su être à l’écoute des jeunes vivant avec une surdité, en particulier de son fils. Elle a beaucoup travaillé la communication avec lui et veillait à ce qu’il soit écouté et compris par les autres. Après avoir découvert l’interprétation orale, elle a effectué plusieurs démarches avec Jocelyne Charest pour faire connaître et reconnaître cet outil si nécessaire à plusieurs.

Toutes deux se sont battues pour que nos jeunes aient des services d’interprétation à l’école et que les interprètes soient reconnus dans leur travail. Après plusieurs obstacles, le statut d’interprète est enfin accepté par le ministère de l’Éducation. Céline fut interprète pour les jeunes vivant avec une surdité à l’école secondaire à Laval pendant de très nombreuses années…*