Les modes de communication

La LSQ dans le milieu scolaire

Extrait du numéro 211 de la revue Entendre : les modes de communication

Suzanne Villeneuve
Interprète à l’université du Québec à Montréal

Le choix du mode de communication

Chaque mode de communication comporte des particularités et il est difficile, voire déchirant, d’identifier le plus adéquat pour un enfant. Benoit Virole, docteur en psychopathologie à Paris, réputé dans le monde de la surdité, recommande (1) de donner le plus de variété (ne pas se limiter à un seul mode) afin que l’enfant se dirige naturellement vers ce qui lui convient le mieux au fil du temps. Une personne peut aussi changer de mode de communication selon le contexte et selon son niveau académique. Ainsi, on a souvent vu des étudiants oralistes opter pour le mode gestuel pour mieux suivre le débit et la durée des cours du collégial.

Dans le milieu de la surdité au Québec, on réfère aux deux grands modes de communication par les termes gestuel et oral. En fait, ces modes de communication consistent surtout en deux modalités : d’une part la modalité visuospatiale, et d’autre part la modalité auditivo-orale. La première, souvent appelée modalité gestuelle, correspond à la langue des signes québécoise (LSQ), une langue naturelle qui possède une structure grammaticale propre et différente de celle du français.

Au Québec, c’est la langue des signes utilisée par la majorité des personnes sourdes gestuelles. La langue des signes américaine (ASL) est utilisée surtout par les personnes sourdes des milieux anglophones. Le français est la langue qui correspond à la modalité orale, peut se décliner en diverses formes. Pour s’y retrouver, voyons comment les deux modes de communication se déclinent en activités interprétatives.
Un enfant pour qui on choisira une modalité gestuelle utilisera la LSQ pour s’exprimer et pour comprendre. Certains parents s’expriment en signes, mais ils conservent l’ordre des mots en français (parce qu’il est difficile pour une personne qui débute en signes de produire la syntaxe de la LSQ). Dans le milieu de la surdité, on appelle cela le pidgin.

L’enfant à l’école

À son entrée à l’école, s’il est accompagné d’un interprète, l’enfant sera exposé à l’une ou l’autre des formes d’activité interprétative selon son besoin. Les enfants n’obtiennent pas toujours le service auquel ils ont droit, mais les parents peuvent l’exiger : certaines commissions scolaires n’offrent pas d’interprétation pendant toutes les heures de présence en classe (ex. : il n’y a pas d’interprètes pendant la période de bibliothèque ou pendant le cours d’éducation physique), alors que d’autres écoles offrent une couverture complète des heures de classe (et même des heures de préparation aux interprètes). Au niveau collégial et universitaire, toutes les heures sont couvertes et les interprètes ont automatiquement des heures de préparation pour s’assurer de donner un service de qualité. L’étudiant a aussi droit à des preneurs de notes en classe.

Les différentes activités interprétatives qui risquent de lui être offertes sont : l’interprétation (gestuelle) ou la translittération (interprétation orale). L’activité qui consiste à traduire d’une langue à une autre dans une situation d’interaction, s’appelle de l’interprétation. Pour que ce terme soit juste, il doit y avoir un transfert linguistique entre deux langues naturelles comme c’est le cas pour le français et la LSQ. Le travail cognitif de cette activité consiste à : écouter le message dans la langue de départ, le mettre en mémoire de travail, le traduire dans la structure de la langue d’arrivée, et produire cette traduction tout en continuant à écouter le message (dont le flot est continu). L’interprétation peut aussi se faire entre deux langues signées comme la LSQ et l’ASL (American Sign Language), habituellement par des personnes sourdes bilingues.

La translittération orale

Dans le milieu de la surdité, c’est l’activité qui consiste à faciliter la communication entre les malentendants (ou sourds oralistes) et les entendants qui s’expriment en français. Les translittérateurs effectuent un travail cognitif qui consiste à écouter le message, y repérer les passages les plus difficiles pour la lecture labiale et pour faire les modifications nécessaires. Par exemple, remplacer le mot « gens » par le mot « personne » est plus facile en lecture labiale lorsque le contexte le permet (on ne changerait pas le mot dans une dictée par exemple). Le translittérateur reformule de façon inaudible le message en le rendant plus facilement lisible sur les lèvres pour le destinataire. Il n’y a pas de transfert linguistique vers une autre langue, mais un transfert vers une autre forme d’une même langue. Les variantes de la translittération sont : le français signé et la translittération orale.

Le français signé (2) est un mode de communication produit par des signes qui suivent la structure du français dans un mot à mot intégral (les déclinaisons de verbes sont même signées). Les formes de translittération orale sont la production sur les lèvres du message en français sans les sons :

  • Sans soutien gestuel, c’est-à-dire sans que les mains ne soient en mouvement.
  • Avec soutien gestuel de gestes naturels, ce sont les gestes que font généralement les entendants, par exemple pour dire non de l’index qui oscille. De plus, les lettres de certains mots et des noms propres qui risquent de poser problème (ex. : p, b et m sont des sosies labiaux) sont tracées dans l’espace ou dans la main gauche du translittérateur pour aider le destinataire à reconnaître le mot.
  • Avec soutien des signes de la LSQ, il utilise la structure du français avec des signes.
  • Avec soutien de la langue parlée complétée,LPC (3) . C’est la production orale du français complétée par des formes de la main (configurations) qui représentent les sons de la langue orale. Huit configurations peuvent être produites sur cinq emplacements près du visage de la personne qui parle pour aider le destinataire à mieux comprendre l’oral.

Ces activités coexistent, aucune n’est meilleure qu’une autre, mais l’une d’elles sera privilégiée selon le besoin particulier de l’enfant. Tant en interprétation qu’en translittération, le discours doit être naturel et les frontières de phrase bien posées pour que la personne sourde ou malentendante effectue le traitement cognitif nécessaire à la compréhension du message. Ce sont des activités complexes qui nécessitent une formation de haut niveau.

D’autres options

Dans le milieu scolaire au Québec, on entend aussi parler de la communication totale qui n’est pas une activité interprétative, mais une méthode d’enseignement qui consiste à utiliser la parole (avec le son), les signes de la LSQ, les gestes, les mimes, les images, etc. dans le but de faire comprendre le contenu d’une matière à l’élève.

Les parents d’enfants vivant avec une surdité ne sont pas les seuls à s’intéresser aux modes de communication. En effet, aujourd’hui, la communication hybride (parole et signes) est à la mode auprès des parents dont les enfants n’ont pas de surdité. On entend parler de BabySigns : les parents montrent les mots à l’oral accompagnés des signes correspondants à leurs enfants dans le but d’aider la communication, de désamorcer des crises et de stimuler l’intelligence.

(1) Virole, B. (2013) « La surdité en pas de deux », Conférence donnée au 2e Colloque international de réadaptation sur la surdité, la surdicécité et les troubles du langage et de l’audition, 2 mai 2013.
(2) Pour des raisons historiques, le français signé est surtout utilisé dans l’est de la province.
(3) On voit souvent l’expression inexacte : le langage parlé complété; ce n’est pas le langage qui est complété, mais la langue.